Edit du 21 Avril 2011 : Comme certains ont pu le constater, j’ai retiré ce texte du blog il y a quelques semaines de cela, pour mieux préserver mon anonymat face au jury du concours de nouvelles annuel de SciencesPo. La remise des prix a eu lieu toute à l’heure, et j’ai été classée deuxième par un jury de professionnels ; autant dire que je suis aux anges. J’en profite donc pour remercier toutes les personnes qui m’ont donné de leur temps pour lire cette nouvelle sans prétention et m’aider à l’améliorer, et à toutes les autres qui prendront le temps de me lire encore. Bon retour à Mathieu et Pascale dans ce blog, donc !
« Les poupées de Mathieu » : nouvelle de 16000 signes, thème imposé « A mi-chemin »

Les poupées de Mathieu.

Tout avait commencé par un regard. Un seul regard, tout petit, insignifiant, que je n’avais surpris que du coin de l’œil. Je ne pouvais certes deviner tout le bouleversement dans ma vie qu’il augurait ; néanmoins, je l’avais remarqué comme différent. Différent de toutes les attentions que j’avais pu recevoir jusqu’ici ; différent également de ce à quoi je m’attendais à recevoir de sa part.

Ce matin là, donc, Pascale me regarda.

A cette époque je la connaissais à peine. Nous fréquentions certes le même lycée, inscrits dans la même classe de surcroît : mais c’était là une base trop peu solide pour construire une véritable relation. Nous étions deux parfaits inconnus, entre lesquels tout restait à faire ou à laisser.

Ma situation d’alors n’avait rien de terrible, sans pour autant être franchement enviable ; doucement insupportable, tout au plus. On se moquait parfois de moi, mais ça n’allait pas plus loin. J’étais juste Mathieu, l’asiatique binoclard de la TE2, mais si tu sais, Mathieu, le geek qui passe son temps sur son ordinateur, celui qui a l’air con ! Tragédie ordinaire du système scolaire. Comparé à certains, j’étais loin d’avoir à me plaindre, je ne le faisais d’ailleurs pas. Je me tenais dans mon coin, contentant mes professeurs avec mes bonnes notes et apaisant mes camarades en tâchant de ne pas me montrer trop socialement inapte. Rien d’exceptionnel donc : j’étais banal, ennuyeux, mais surtout normal.

Puis il y avait eu ce garçon, dont je ne me rappelle plus le nom. Pour une raison que j’ignore, il avait pris l’habitude de me suivre et de me parler de temps à autres ; être pote, qu’il appelait ça. Cela m’avait convenu car il était calme et suffisamment doué aux jeux vidéos pour que l’on puisse jouer ensemble. Nous nous fréquentâmes donc : je n’étais plus seul lors des pauses et il venait même parfois chez moi, au plus grand plaisir de ma mère. Sans doute voyait elle en ce nouvel ami une occasion pour son fils d’en finir avec sa vie de reclus social, ou quelque chose de ce goût là.

Cela dura un mois, peut être deux ; jusqu’à cette foutue journée de trop où le garçon découvrit mon secret, immonde petite anormalité. Pourquoi était-il venu chez moi cette fois là alors que personne n’était à la maison, et qu’il était monté dans ma chambre sans prévenir, je ne sais pas trop ; pas par méchanceté en tous cas. Le garçon n’avait en vérité rien de mesquin , il était simplement normal. Et c’est du haut de toute cette normalité qu’il ne put qu’être choqué de voir, en ouvrant la porte de la chambre, son ami vêtu d’une robe, tenant plusieurs poupées dans ses bras. Son sourire tranquille et rouge, surmonté d’un léger duvet.

J’avais été tenté de le retenir et de le menacer ; malgré ma piètre condition physique, j’espérais au moins qu’il me croie suffisamment fou pour vouloir attenter à sa vie. Chose dont j’aurais été bien incapable en vérité ; mais quitte à passer pour un monstre, autant exploiter le peu d’avantages de ma situation. Je n’en fis néanmoins rien. Je le regardai simplement me fixer avec des yeux ronds, murmurer un «putain, mec…», avant de s’enfuir. La porte claqua, m’arrachant un frisson.

Ma normalité et ma tranquillité volèrent brusquement en éclats. Il ne fallut pas longtemps au garçon pour mettre l’intégralité du lycée dans la confidence : je devins alors à la vitesse et la violence des rumeurs une nouvelle personne. Mathieu, la pédale qui s’habille en meuf et qui joue aux poupées.

J’acceptais très difficilement cette nouvelle réputation. J’aurais pourtant voulu rester stoïque face aux attaques crasses et à l’attention grasse dont je faisais à présent constamment l’objet ; mais cela me rendit simplement fou. De peu bavard et lunaire, je devins renfermé et lunatique. Les professeurs prirent pourtant assez vite ma défense : ils expliquaient aux autres élèves que j’étais un gentil garçon, qu’il fallait respecter mon intimité, que si j’aimais les hommes il fallait l’accepter et que ce n’était pas un problème ! On ignorait tacitement le fait que j’avais été pris en plein acte de travestissement – sans mentionner la présence des poupées, celles qui faisaient tant jaser parmi mes camarades trop heureux d’avoir parmi eux un authentique dingue dont ils pouvaient débattre sans fin-. Parler d’homosexualité était plus simple et accepté ; sauf par ma mère qui n’en finit plus de se lamenter lorsque ces rumeurs lui vinrent aux oreilles. Fort heureusement, elle ne put trouver traces de mon forfait en fouillant ma chambre, que j’avais déjà débarrassé de mes effets les plus personnels. Je n’avais pas d’explications à leur donner, à tous. Ils n’auraient pas compris. Ils n’ont toujours pas compris.

Ma vie continua donc son cours tumultueux, sans que je n’eusse l’espoir de pouvoir y changer quoi que ce soit. Je me taisais, attendant que la tempête passe. J’ignorais tout, ou tout du moins m’efforçais d’en donner l’impression. A ma réputation de dérangé s’ajouta celle d’antipathique ; bientôt les gens cessèrent de venir me voir, pour quelque raison que ce fut. Le venin s’épuisa, les larmes de crocodile également. J’allais enfin retrouver ma tranquillité si cruellement perdue.

Mais c’est alors que Pascale me regarda.

De ce que j’avais pu en juger, Pascale était elle aussi quelqu’un de peu populaire au sein de notre lycée. Cela devait autant à son style vestimentaire – un étrange mélange entre des fripes et des vêtements d’enfants – qu’à son caractère impétueux. J’aurais peut être du trouver ça amusant, de voir une fille habillée telle une princesse de carnaval jurer comme un charretier dès qu’elle le pouvait ; mais en vérité je ne lui avais jamais prêté grande attention.

Jusqu’à ce matin là. Je ne me rappelle plus exactement en quel cours étions nous ; sans doute une matière pour laquelle Pascale n’était pas très douée, puisqu’elle avait trouvé le temps de me fixer du fond de la classe.

– « Mademoiselle Benoit, serait-ce trop vous demander que de vous concentrer sur mon cours plutôt que sur votre camarade ? »

Je n’avais même pas relevé la tête à cette réplique du professeur, étant loin de penser que tout cela puisse me concerner. On murmurait pourtant dans mon dos, la rumeur enflait : j’entendis mon nom, plusieurs fois, puis des rires. Avec un soupir, je me décidais finalement à me retourner. Qu’avais-je à perdre de toute façon ?

Beaucoup, en vérité.

Ce ne fût pas le fait que Pascale me regardait qui me choqua le plus. Après tout beaucoup faisaient attention à moi ces derniers temps du fait de ma nouvelle «popularité» ; il n’aurait été guère étonnant qu’elle soit de ces gens avides de révélations dégueulasses et d’intimités violées. Pourtant, je ne trouvais nulle trace de rejet dans ses yeux : au contraire, son regard était plein d’intérêt, si intense qu’il me foudroya.

Lorsqu’elle vit que je m’étais retourné, Pascale rougit et détourna vivement la tête, sans dire un mot ; me laissant là, les prunelles brûlées à vif.

Et ce fût tout, pour un moment du moins. Je ne cherchais pas à comprendre la signification d’un tel regard ; je n’osais ni ne le voulais. Je laissais donc là ce que je croyais être une nouvelle tentative d’humiliation.

Mais Pascale ne semblait pas décidée à abandonner. Quelques jours après avoir été surprise en train de me fixer d’une façon assez peu appropriée, elle aggrava encore plus son cas aux yeux de nos camarades en me demandant de faire équipe pour un exposé d’histoire. Là encore, elle me prit par surprise : personne ne me demandait jamais de travailler avec lui, ce qui me convenait parfaitement. Je ne comprenais donc pas pourquoi Pascale y tenait tant ; je m’inquiétais des rumeurs, n’ayant guère envie qu’elle se retrouve ostracisée par ma faute, voire qu’elle aggrave ma propre réputation. Déjà, je voyais se construire le mythe de la « poupée humaine » de Mathieu. Je ne pouvais le supporter.

Mais aussi sceptique pouvais-je être à cette proposition, je n’en restais pas moins un garçon timide et Pascale une fille particulièrement têtue. Pendant des jours elle me harcela, m’attendant après chaque cours pour mieux réitérer sa demande : je ne l’écoutais qu’à peine, n’ayant à l’esprit que ses grands yeux chocolat et sa petite bouche tellement adorable lorsqu’elle faisait la moue à chacun de mes refus.

Je cédais au bout d’une semaine.

– « Génial, tu vas pas le regretter ! »

J’avais toujours des doutes, mais que pouvais-je y faire ? Devant elle, j’étais faible. Jusqu’ici j’avais pourtant réussi à me convaincre que je n’avais pas besoin de ça, d’amour et ce genre de conneries ; ce n’était pas pour moi, c’était inutile. Je n’avais besoin que de mon secret pour vivre, de ce qu’ils osaient appeler des poupées, mais elles étaient bien plus que ça, elles sont bien plus que ça. Mais devant Pascale et son sourire, j’y croyais de moins en moins. Pris au piège.

Commença alors une étrange période. Pascale me fréquentait aux yeux de tous, insultant copieusement ceux qui osaient se moquer de notre étrange duo, abandonnant ses amis. Je m’inquiétais de ce qui semblait devenir une obsession de sa part pour ma propre personne ; mais je ne pouvais lutter, moi même incapable de me détacher d’elle et de l’envoyer paître. A la fois intimidé et charmé.

Bientôt elle s’invita même chez moi, se débrouillant pour gagner la confiance de ma mère. Elle venait régulièrement, si souvent que notre exposé fût très vite achevé : mais nous savions tous deux qu’il n’avait été qu’un prétexte. Nous continuâmes donc à nous voir tous les jours ; elle devint un élément de mon quotidien, sans que cela ne me gène. A présent je n’avais plus envie qu’elle parte : j’avais baissé les armes

Puis vint cette fameuse soirée.

Ma mère n’était pas à la maison ce soir là, ayant décidée de voir une amie. Avant même que l’idée ne me traverse l’esprit, elle avait proposé que Pascale vienne dormir chez nous. «Histoire que tu ne te sentes pas trop seul !».

Ce fût la seule fois où Pascale et moi parlâmes des poupées.

– « Le prends pas mal ! Mais tu comprends, ça m’intrigue.

– J’ai pas envie d’en parler.

– C’était des conneries alors ? »

Elle me regardait, allongée sur le matelas que j’avais installé à côté de mon lit. Ses yeux étaient si beaux, si grands ! Je soupirai.

– « Non.

– Alors tu portes des robes ? Et t’as des poupées aussi ? »

Je haussai les sourcils devant son air enthousiaste.

– « Je … ouais, concédai-je finalement, sauf que ce ne sont pas des poupées, enfin pas le genre tu achètes en magasin de jouets, ce sont des trucs de collection que je commande sur internet.

– Tu me les montres ? »

Je tiquai. Il y eut un petit silence, durant lequel j’essayai d’évaluer si la demande de Pascale était honnête. Je voulais y croire ; j’en crevais d’envie, même.

– « Malheureusement, elles ne sont plus à la maison, avouai-je finalement, depuis l’incident j’ai préféré les confier à un autre collectionneur. Les robes aussi. »

C’était la stricte vérité.

Pascale eut l’air déçue mais n’insista pas. Elle proposa que j’enfile sa propre robe, ce que je refusai ; elle eut alors un joli rire dont les éclats se perdirent dans l’obscurité de ma chambre. Je me sentais bien ; mieux encore, je n’étais pas seul à partager cette joie. Elle me regardait et riait, ses joues rouges et sa peau pâle, sa robe rose bouffante et ses cheveux brillants. Une adorable poupée de chair et de sang, pas du tout dégoutée par mon secret, qui n’avait donc plus de raison d’être, plus devant elle. Pascale aimait ma marginalité et mes froufrous, elle m’aimait moi, pour ce que j’étais : une vraie personne m’acceptait. C’était fou, c’était bon !

Je tombais amoureux.

A minuit passé nous décidâmes qu’il était temps de nous coucher ; sans prendre la peine de se cacher, Pascale entreprit de se déshabiller pour enfiler son pyjama. Je ne parvins pas à détourner le regard. Mes yeux étaient fixés sur son dos nu et blanc, sur le dessin de ses petits seins. Je crus que mon cœur allait exploser de trop battre ; une chaleur douce et inattendue m’envahit.

Je me rappelai un instant l’intensité avec laquelle Pascale m’avait regardé, cette première fois. Un sourire me vint aux lèvres.

– « C’est quand même cool de pouvoir se changer avec un mec sans devoir quitter la pièce ! »

Elle s’était tournée vers moi, de nouveau habillée. Je hochai la tête, un peu incertain quant à la suite des évènements ; l’espoir au cœur.

–  « J’veux dire, continua-t-elle, je sais que toi au moins tu n’auras pas d’idées étranges. »

Je clignai des yeux.

– « Qu’est ce que tu veux dire ?

– Ben, tu sais, t’aimes pas les filles donc…

– Pardon ? »

Pascale se redressa à mon ton soudainement effaré. Son regard se fit grave.

– «  Enfin Mathieu, t’as pas à mentir ! J’aime ça que tu t’assumes, tu sais.

– Mais que j’assume quoi au juste ?

– Ben que t’es gay, crétin ! »

Un silence.

– « Mais je ne suis pas …

– Hein ? »

Le visage perplexe de Pascale me fit l’effet d’un violent coup de poing dans le ventre. Évaporée était la tendre sensation que j’avais ressenti à la vue de son corps dénudé ; exterminés étaient les vagues espoirs que j’avais conçu. Brusquement, je comprenais.

– « Mais enfin Mathieu, reprit elle doucement, je croyais que …

– Je t’ai jamais dit ça.

– T’as dit que tu portais des robes, et tes poupées aussi ! Je veux dire, tu es forcément… »

Pascale se tut, les joues plus rouges que jamais. Elle me fixait, de cette même intensité avec laquelle elle m’avait regardé il y a quelques temps de cela ; et au fond de ses prunelles, je vis enfin.

Toute l’étendue de sa pitié.

– Donc pour toi, un garçon qui porte des robes, c’est un homo?

Ma voix était glaciale. Pascale balbutia :

– « Non ! Il peut vouloir être une fille aussi, en changeant de sexe ou…

– Et tu crois que c’est mon cas ? »

Elle ouvrit la bouche mais la referma aussitôt : le silence se fit assourdissant. Je serrai les poings.

– « Eh bien tu sais quoi, Pascale ? Tu … te trompes. Ouais, alors, je mets des robes et j’achète des poupées, et j’aime ça bordel, vraiment ! Mais c’est pas pour ça que j’ai envie de baiser avec un mec. Merde, non ! Je veux … je suis pas une fille non plus ! Pas du tout ! »

Pascale ne disait plus rien. Je criais presque.

– « Je ne suis pas une fille, et j’en ai pas envie, je veux pas, je … Je suis un garçon ! Mais différent, tu peux dire ça. Étrange, complètement con et fou, comme tu veux, merde ! Moi je veux … je crois que – non je sais ! -. J’ai envie d’être un garçon qui met des robes, d’être une princesse, la poupée d’une fille. Dégueulasse, hein ? Ouais, je suis à vomir. Mais putain… Je suis pas le pédé qu’on fréquente par pitié … Je … »

Pauvre petit ado incompris ! Voilà ce que j’étais, malgré mes habits de folie douce, malgré mon esprit malade : bêtement mélodramatique, tragiquement normal.

Pascale ouvrit la bouche pour me répondre ; je rugis.

– « Ta gueule ! Je ne veux même plus te parler !»

Elle était devant moi, toute proche et si loin à la fois ; je ne voulais plus la voir. J’étais déçu, j’avais mal. Mal à en crever.

Pauvre petite merde.

– « CASSE TOI BON SANG ! »

Pascale eut un petit cri étranglé, puis sortit précipitamment de la chambre ; je crus voir des larmes rouler sur ses joues. Ma vilaine poupée disparut rapidement dans la rue sombre que j’apercevais depuis ma fenêtre. Je restais là, seul, misérable.

Mon regard se perdit sur la jolie robe de Pascale abandonnée au sol, qu’elle n’avait pas eu le temps de récupérer. Je l’observai un moment, puis l’attrapai d’une main, la portant à mon nez : ça sentait bon la vanille, les fruits. Je me rappelais de ce corps blanc et rose et de ses adorables formes. Une nausée me prit.

Sans y réfléchir, je me déshabillai complètement, puis enfilai la robe, si jolie, si féminine. Le contact du tissus sur ma peau m’arracha un frisson. Je jetai un regard à mon reflet sur la fenêtre, regardant cet asiatique boutonneux aux yeux fatigués et à la tenue tellement ridicule. Cette chose insignifiante, laide et malade : à mi-chemin entre la fille et le garçon et complètement perdu.

Je m’écroulai alors sur mon lit et éclatai en sanglots.

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