« Je veux m’appeler Jade, dans ton blog. » Le ton de Jade est assuré : elle s’assoit en face de moi et joue un instant avec les roulettes de la chaise de bureau. « Tu sais, comme la nièce de Jackie Chan, dans le dessin animé ? En primaire ils m’appelaient tous comme ça. »  Jade se gratte la tête et secoue sa queue de cheval. Devant mon regard un peu étonné, elle a un petit sourire en coin. « C’est mieux que de se faire appeler la chinoise non ? Surtout que bon …» Les cheveux volent une nouvelle fois, du côté droit cette fois ci. Jade pince les lèvres et plisse les yeux, avant d’achever : « Ben je suis née au Vietnam quoi, pas en Chine ! ». Le sourire s’élargit.

 Jade a un visage tout en contrastes : Les yeux en amande sont noirs en dedans et violets sur le contour, fatigués. Lorsqu’elle prend la parole, des ombres légères jouent avec son teint ambré et délicat. Une fois assise  Jade me tend un paquet, avec une expression un peu embarrassée.  «C’est des mignardises, j’espère que t’aime bien ça. » Une pause, un regard en coin, puis : « c’est ma mère qui m’a dit que ça serait mieux que j’en amène, mais ça fait un peu too much hein ? »

J’ai rencontré Jade un peu au hasard, dans une petite ville de province grise et bleue. « Mais je suis lycéenne, t’es sûre que je peux participer aux Belles Personnes ? C’est pas trop jeune ? » Les paroles sont mûres, et Jade réfléchit beaucoup avant de répondre à mes questions. Physiquement pourtant, sa jeunesse s’impose au regard. Cachée dans un sweat rouge limé, Jade joue avec ses manches trop grandes pour elle : « ça se passe plutôt bien au lycée. J’ai des bonnes notes, enfin ça satisfait ma mère quoi. » Lorsque je lui demande si elle se sent bien parmi ses camarades, Jade a un sourire en coin. « Tu demandes ça à tous les gens que tu décris dans ton blog non ? ». Ses joues s’empourprent légèrement alors que je hausse les épaules : Jade perd son sourire et parle plus bas. « Ça va. Personne ne m’emmerde, c’est le principal. » Jade semble réfléchir un instant, et me jette un regard interrogateur auquel je ne parviens pas à répondre. Elle reprend : « Je veux dire, c’est pas comme si j’étais le paria de la classe hein ! J’ai une bande de potes et ça me suffit. Les autres sont gentils avec moi, sûrement parce que je les fais pas chier. Je suis la gentille asiatique discrète, en gros. » Elle lève sa main blanche et l’agite en l’air ; des petites taches de couleurs dansent au bout de ses doigts. « Ah, ça ! » Jade surprend mon regard et pousse un soupir.  « C’est ma mère qui me force à me mettre du vernis, pour que j’arrête de me ronger les ongles. Mais j’aime pas, ça fait moche. » Le bout des doigts de Jade est couleur caramel, comme sa bouche qui se tord, doucement. « Tu trouves pas que ça fait con toi ? »

Lorsqu’elle me parle de ses parents, Jade fait de longues pauses, entrecoupées de bouchées gourmandes de pâtisseries. « Ils sont un peu particuliers » me prévient-elle en fronçant les sourcils. La famille de Jade est plutôt aisée financièrement parlant ; « enfin mon père, surtout !». Jade fait claquer sa langue contre son palais et me jette fréquemment des coups d’œil un peu inquiets. Au bout d’un moment elle finit par admettre qu’elle n’est pas toujours très heureuse au sein de la maison familiale. Elle me décrit les absences répétées de son père- « Il bosse beaucoup, je peux pas lui en vouloir » – et les disputes fréquentes avec sa mère- « Mais elle veut mon bien hein ! » -. Un instant passe, j’attaque une tartelette au citron. « Au final on illustre plutôt bien le dicton qui dit que l’argent fait pas le bonheur, quoi. ». Jade rit.

« C’est surtout ma mère qui me mène la vie dure. Enfin c’est comme ça que je le ressens, mais si ça se trouve plus tard je lui en serais reconnaissante, j’en sais rien ! » Jade se gratte le menton. Elle m’explique en quoi sa mère aimerait qu’elle s’habille mieux (« Enfin comme une fille quoi ! ») et travaille plus, dans l’espoir qu’elle puisse intégrer une bonne université, c’est-à-dire une école parisienne. « Que je reste ici pour mes études la décevrait je pense. C’est bête. En plus j’ai aucune idée de ce que je veux faire plus tard ». La mère de Jade n’aime pas non plus les fréquentations de sa fille, dont la plupart des amis sont des garçons. « L’autre jour ils sont venus à la maison pour jouer et Maman a pas supporté ! » Je hausse les sourcils ; Jade pouffe. « Jouer aux jeux de société, je veux dire ! Ils m’ont initié aux jeux de rôles aussi, c’est cool. Plus que de se mettre du vernis sur mes moignons en tous cas.» Pour la première fois de l’entretien, Jade a un sourire large et franc.

 Jade tapote le coin de sa bouche avec une serviette en papier puis se passe la langue sur les lèvres, pour mieux recueillir quelques tâches de chocolat. Elle pousse un court soupir et ferme les yeux. « Au final, je sais que mes parents me trouvent étrange, mais moi je me sens plutôt bien dans ma peau. » Je lui demande tout de même s’il y a une chose chez elle qui lui déplaît, ou qu’elle aimerait changer. Jade semble concentrer son regard sur un point invisible, juste au-dessus de mon épaule. Elle répond finalement : « Mes yeux ». La phrase est claire, sans regrets dans le ton ; Jade dodeline doucement de la tête. « C’est pas très rigolo de se faire appeler la chinoise. Ou  alors de se faire prendre pour une japonaise par les fans de mangas. Ça c’est le pire ! » Sans attendre ma réaction, Jade  fouille dans son sac à dos et en sort son téléphone portable : elle me le tend après une courte hésitation. « Tiens regarde, c’est mes parents là. » Sur l’écran, j’observe Jade entourée de son père et de sa mère : le cheveu est clair et les yeux pâles. Jade secoue de nouveau sa queue de cheval, noire, et plisse ses yeux sombres : lorsqu’elle reprend la parole sa voix est calme et grave. « J’ai été adoptée, en fait.» Elle fait une dernière pause. «C’est peut être pour ça que je m’entends pas avec mes parents.»

Jade hausse les épaules.

Publicités