Damien semble stressé. Les yeux fuyants et les doigts sans cesse en mouvement, il parle d’une voix rauque mais posée néanmoins. « On va commencer ? » C’est la première fois que je rencontre Damien : de lui je ne connais qu’une silhouette trapue et un regard un peu flou, un peu lointain. « Je suis pas très sérieux d’apparence, mais j’observe et je réfléchis beaucoup ! » : peut être est-il un peu timide, aussi ? Après l’affirmation joyeuse, Damien s’interroge. Il est installé sur le canapé, regarde souvent sur le côté ; les verres de ses grosses lunettes brillent à la lumière qui coule par la fenêtre. Je débute l’entretien.

Damien est étudiant ; « plus ou moins », précise-t-il. Son parcours scolaire est, de son propre aveux, chaotique : il n’a aimé ni le collège, ni le lycée, et encore moins la fac de droit. Damien étudie à présent l’Histoire, mais espère néanmoins arrêter définitivement les études en réussissant un concours de la fonction publique, très vite. «Maintenant j’ai plus de complexes: mon but c’est d’avoir un boulot pour pas stresser sur les histoires d’argent, c’est tout.» La voix de Damien est assurée, discrète néanmoins. A son manque d’ambition professionnelle, il oppose de suite sa passion de l’écriture, qu’il souhaite exercer le plus possible durant son temps libre. « J’ai pas de remords vis à vis de mon parcours. ». Il dodeline de la tête, deux fois.

Parmi ses occupations principales, Damien tient un blog, plutôt populaire et fourni, sur des sujets assez divers : de mangas aux jeux vidéo en passant par le catch… Damien en parle avec animation, en se redressant. Un ajout pourtant, rapide : « mais je fais quelque chose d’un peu plus, euh, littéraire, aussi ! ». Sans hésitation, Damien enchaîne en me parlant de cet autre projet qui l’occupe depuis cinq ans déjà : il évoque une publication, peut être, un jour, qui sait ? En attendant ce moment, Damien fantasme sur la vie d’auteur : « tu sais, les hôtels lugubres, à la Stephen King … ». Il pince les lèvres et louche un instant sur mon carnet où j’écris des notes à la hâte. « Le souci, c’est que pour le moment, je bloque. J’ai des idées, j’ai déjà écrit pas mal de débuts… Mais ça ne va pas encore plus loin. » Damien hausse les épaules. L’important pour lui reste de créer ses propres univers, pour le moment du moins. Écrire, se faire lire. « Penser à mon histoire m’aide à m’endormir, c’est déjà plutôt sympa. »

Damien remue un peu sur le canapé dont il n’ose occuper qu’une toute petite surface, malgré l’espace disponible. Il se tait un instant, puis reprend : « en fait, quand j’aime quelque chose, j’ai envie de créer dessus. » Il me parle alors des différents scénarios qu’il a déjà écrit, de la webradio qu’il a monté ; puis enfin du forum qu’il a lui même créé. Lorsque je lui pose des questions sur le sujet, Damien pousse un soupir discret et coule un regard sur le côté, comme pour se donner le temps de réfléchir. « J’en suis plutôt fier, c’est vrai ». Il m’explique en quoi, autour de ce simple forum, s’est progressivement construite une véritable communauté. « Ça a pris une place importante dans ma vie. J’ai pas beaucoup d’amis qui n’en soient pas membres, en fait. » Il y a pourtant eu des disputes, voire même des véritables scissions au sein du groupe : Damien relativise néanmoins, en haussant les épaules. «Les phénomènes de groupe ça rend pas les gens très intelligents. C’est la même chose dans la vraie vie». De nouveau, les doigts de Damien s’agitent.

Entre son blog et son forum, Damien n’a pas beaucoup de temps à lui ; en dehors d’internet, tout du moins. « Je ne sors pas trop, faut venir me chercher … ». Il y a eu la fin du lycée, le départ des amis : cercle aussi vicieux que banal. Les occasions de sortir se sont faites rares, l’envie aussi . « Mais j’assume plutôt bien hein !». Damien hoche la tête. « Je pourrais vivre sans relations sociales, je pense. Même hiberner ! Ça serait pas un problème … Pour le moment. » Damien lève les yeux au ciel. Il évoque le prénom de sa petite amie, qu’il a justement rencontré par le biais de forums, et a un léger sourire.

Damien gigote, s’agite, triture, hausse les sourcils, plusieurs fois. Avant de prendre congé, il m’explique pourtant qu’il ne s’estime pas comme quelqu’un de vraiment anxieux. Damien hoche la tête et remue les doigts, une dernière fois. « Ou alors, un peu, peut être. Mais pas trop, en tous cas !».

Publicités