Il fait nuit depuis une petite heure déjà lorsque Camille et moi entamons notre entretien. La pièce est sombre, le visage de mon interlocutrice pourtant taché de lumière par endroits. Elle est allongée devant moi, dans une position qui n’est pas sans rappeler celle du psychologue et de son patient. Camille fait la moue : « j’ai peur, tu me fais peur! » dit elle d’une voix faussement aiguë mais surtout rigolarde. Un peu tendue aussi, peut être.  « C’est juste … bizarre. ». Une nouvelle grimace. Pourtant, si elle avoue sans soucis son léger malaise devant mon carnet et mes questions, Camille affirme également qu’elle est contente que je lui aie proposé un tel entretien. Elle a un sourire gêné, se mord la lèvre : « c’est flatteur, hein ! ». Elle rit ; Camille plaisante beaucoup pendant l’entretien, ne reste jamais en place, change souvent de position. Néanmoins, lorsque je commence à lui poser des questions plus précises, Camille se redresse et prend un air sérieux, pour quelques instants au moins.

L’entretien débute : je demande tout d’abord à Camille ce qu’elle fait dans la vie. Elle soupire, refuse d’abord de répondre à ma question ; juste pour plaisanter, à priori. « Ah non, faut pas me demander ça ! ». Elle m’explique finalement qu’elle est étudiante, mais que son école ne lui plaît pas. Un redoublement et une deuxième année plus tard, Camille y étudie pourtant toujours : « j’ai pas vraiment le choix ». Elle soupire, puis ajoute : « je me suis habituée, maintenant. ». A l’ambiance lourde, aux cours qui l’ennuient, aux gens prétentieux. En évoquant ces derniers, Camille a un regard en coin ; elle n’a pas vraiment d’amis à la fac. « Même à l’extérieur en fait … j’ai en général du mal avec les gens. J’arrive pas à aller vers eux. Je suis pas capable de parler avec des inconnus.». Le ton est tranquille, presque serein. Camille agite ses jambes, joue avec ses lunettes, parle fort : elle admet qu’elle peut paraître exubérante, ce qui ne retire en rien à sa timidité naturelle. « Mais ça m’aide à briser la glace avec les gens sympa ».

Camille réfléchit un instant, penche la tête sur le côté ; puis elle s’exclame : « En fait, les seuls gens biens que j’ai rencontré à la fac, c’est grâce à Twitter ! ». Elle m’explique que le site occupe une place assez importante dans sa vie : il lui a notamment permis de rencontrer beaucoup de personnes de tous horizons, dont certains sont devenus de véritables amis. Camille utilise énormément Twitter, elle y raconte ce qui lui passe par la tête, se juge elle même parfois un peu exhibitionniste : « j’ai pas conscience de mes limites ». Mais rencontrer ses contacts virtuels dans la vraie vie reste primordial pour elle ; « parce que tu sais, j’ai besoin de câlins, et ça ça marche pas trop sur internet ! ». Elle rit.

Camille porte à ses lèvres la tasse de thé fumante que je lui propose ; ses lunettes se voilent un instant de buée, qu’elle essuie machinalement. Après lui avoir parlé du présent, j’évoque le futur. Là, elle fronce les sourcils et proteste avec un rictus. Plus tard, elle ne parvient pas à s’imaginer, tout simplement : « même en étant gosse j’avais pas de métier que je voulais faire ». Camille se décrit comme une personne dépourvue de talents comme de passions. « Je lis, j’écoute de la musique, le genre de hobby qui demande aucune capacité particulière. Et encore, je suis trop prostrée socialement pour aller en concerts ! ». Camille écrit pourtant aussi dans un blog, mais « ça, ça compte pas ». Elle m’explique que ce supposé manque de talents l’attriste, au moins un peu; « j’ai de la motivation pour rien, de toutes façons. Je suis une touche à tout ou une touche à rien ». Camille regarde son portable, y pianote un instant : les yeux sur l’écran, elle me parle de sa jalousie, mais aussi et surtout de sa fierté de fréquenter des gens talentueux. « Je sais m’entourer de personnes suffisamment douées, et ça suffit à me rendre heureuse. ». Elle a un sourire timide.

Camille fredonne alors que je finis d’écrire sur mon carnet. Elle a l’air plus détendue, un peu fatiguée aussi. Ses yeux marrons sont cernés, le teint pâle ; elle me parle d’une rupture amoureuse aussi douloureuse que récente. Mais malgré tout, Camille m’affirme qu’elle est a tout pour être heureuse. Elle égrène du bout de ses doigts fins les raisons de son bonheur : des parents aimants, une bonne éducation, pas de problèmes financiers, ce genre de choses. « J’ai pas à me plaindre quoi ! ». Elle lève les bras au ciel, souriant et soupirant à la fois. L’avenir fait certes peur à Camille, mais elle pense être assez forte pour l’affronter ; ou tout du moins l’espère-t-elle. Elle secoue la tête une dernière fois et jette un regard par la fenêtre pleine de nuit : « Ça va aller. Ça va aller. ».

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