Lorsque je lui demande sous quel prénom souhaite-t-elle apparaître sous ma plume, elle me répond tout net : « Juliette ». Je remarque que c’est un joli prénom, elle réplique : « c’est surtout un prénom de pétasse ». Il y avait cette fille au lycée, une vraie Juliette, une vraie conne … Depuis, Juliette n’aime plus le prénom Juliette. Je fronce les sourcils, je ne comprends pas. Elle me tend un sourire fatigué : « c’est un prénom qui me correspond bien, ces temps ci ».

Je rencontre Juliette dans l’intimité de mon appartement, un dimanche ensoleillé. Elle refuse le thé que je lui propose, préfère un jus d’orange. Elle me prévient qu’elle est pressée, elle ne doit pas perdre trop de temps, il faut retourner travailler et réviser, me parler n’est pas vraiment productif. Finalement, elle restera toute l’après midi chez moi ; Juliette finit mon jus d’orange, puis enchaîne avec un chocolat chaud. Les moustaches de lait au dessus de ses lèvres pâles lui donnent un aspect enfantin qui correspond assez mal avec son expression déprimée. Les yeux verts sont cernés, la lèvre inférieure tressaute régulièrement ; Juliette a noué ses cheveux en une queue de cheval stricte, qu’elle secoue de temps à autres en me parlant.

Juliette est en deuxième année de classe préparatoire, et ça ne lui plait guère. Elle me parle des concours d’écoles de commerce qu’elle doit passer sous peu, qu’elle n’en peut déjà plus de les attendre, qu’elle veut les passer le plus vite possible quitte à les rater, pourvu qu’elle s’en débarrasse. Nous parlons des études, des nuits passées à travailler des choses dont elle ne voit pas l’utilité, les remarques acerbes des professeurs qui ne comprennent pas toujours qu’ils ont devant eux des êtres humains. Plusieurs fois, je me demande si Juliette ne va pas se mettre à pleurer. Mais elle se contente de se manger les ongles et de taper du pieds nerveusement : croc croc tap tap, continuellement. Parfois je suis obligée de demander à Juliette de se répéter : sa main étouffe les mots précipités sortant de sa bouche, comme pressés de partir.

J’ose demande à Juliette si elle est, malgré toute cette charge de travail, heureuse. Elle hausse les épaules « Je suis en sursis, plutôt ». Elle n’aime pas sa prépa, mais elle y reste quand même et tâche d’avoir les meilleures notes possibles : ça fait plaisir à sa mère. « Je te jure, elle s’est suée sang et eau pour que j’en arrive là, alors j’peux pas la décevoir hein ! ». Et puis elle ne savait pas où aller d’autres : aucun métier en tête. Juliette n’a pas vraiment de passions non plus, des intérêts tout au plus: parfois elle va au cinéma. Juliette aime bien les westerns mais tient en horreur les films français. « J’aimerais bien bosser dans le ciné. Enfin, dans l’industrie hein, je suis pas artiste moi. »

Juliette renifle et tape des doigts sur la table. « Va pas raconter que je suis suicidaire ou quoi hein ! » prévient-elle. Elle m’explique alors que sa situation n’est pas si terrible, elle a des amis – mais dans sa ville natale, pas ici-, et avait même un petit ami jusqu’il y a peu. A la prépa les gens sont d’ailleurs plutôt sympa, mais ça ne va pas beaucoup plus loin. « C’est mieux comme ça, du coup je culpabilise moins de leur en vouloir d’avoir des meilleures notes que moi ». Juliette éclate de rire ; il y a un silence. Elle fait la moue. C’est pour ça qu’elle voulait s’appeler Juliette, reprend-t-elle d’un ton plus sérieux : parce qu’en prépa, elle est devenue une pétasse. La réussite des autres inquiète Juliette, la terrifie même ; et si elle n’avait pas les école qu’elle voulait ? A part la prépa, elle ne sait pas quoi faire. Du coup, Juliette a appris à haïr secrètement les gens qui réussissaient mieux qu’elle. « C’est peut être pas très sain mais j’arrive pas à fonctionner autrement. Ca me fait du bien, enfin sur le coup en fait, parce qu’après ça me fait me sentir comme une merde. J’aime pas jouer à la conne, j’assume pas. Je suis faible, je crois.» Elle m’explique pourtant que personne n’est au courant de ses accès de jalousie, et qu’aux yeux de ses camarades elle passe pour « une fille qui bosse mais qui réussit pas toujours, pas vraiment antipathique mais vers qui on ira pas en premier quoi. » Juliette a un gros soupir et vide d’un trait son chocolat.

J’annonce la fin de l’entretien. Juliette semble se détendre un peu, voire même retrouver un semblant de bonne humeur. Elle demande à voir mes notes, un peu curieuse : en parcourant les feuilles noircies, elle plisse les yeux, puis a un sourire désabusé. « Tu sais, c’est marrant, mais je viens de réaliser que je ne t’ai parlé que de la prépa, dans ce truc. Comme si y avait que ça dans ma vie. ». Juliette se tait un instant, puis me regarde. Elle hausse  finalementles épaules : « bah, ça reflète sans doute la vérité, en fait. C’est pas bien grave».

Publicités