Il me fallut un moment pour retenir le prénom de mon premier interviewé. Tu t’appelles Vincent, non ? Ou peut être Benoit ? Non, mon nom c’est Benjamin. Il a un soupir puis un sourire – ou peut être l’inverse -. L’expression est tranquille, amusée ; Benjamin sourit beaucoup, agitant régulièrement son début de barbe noire et blanche. Il ne s’agace même pas lorsque je l’interroge sur la couleur étrange de cette dernière ; une petite mais douce exaspération, tout au plus. Oui, évidemment, il ne l’a pas teinte, il n’aurait pas choisi un truc pareil : c’est une affaire de génétique, quelque chose qu’avait déjà son arrière grand père. Non ça ne le complexe pas ; ou peut être si, un peu. Mais puisqu’il n’y peut rien… J’écoute et ne retiens pas les détails ; j’observe Benjamin, sa barbichette poivre et sel, ses yeux marrons fatigués. « Ca te donne un air de personnage de manga, tu ne trouves pas ? » Oui, il se l’est déjà dit, et ça le console un peu.

J’ai rencontré Benjamin pour la première fois sur un forum internet, il y a un an de cela. Le personnage m’avait paru un peu prétentieux mais drôle, donc pas totalement antipathique. C’est tout de même vaguement inquiète que je me décidais à lui proposer de nous rencontrer ; le garçon qui me fait la bise est néanmoins plus réservé que ce à quoi je m’attendais. Un petit air timide, mais le sourire charmeur. Benjamin m’emmène dans un parc, son endroit préféré de Paris, « là où ce sont passées pas mal de choses dans ma vie ! ».

L’entretien commence. Je demande à Benjamin pourquoi a-t-il accepté de se prêter à mon drôle de jeu. Il hausse les épaules (« Bah ! »), me cite les portraits de Libé puis un mot arrive dans sa bouche comme une jolie note de musique : « psyché ». Benjamin utilise beaucoup ce mot là, il l’utilise notamment pour m’expliquer qu’il aime analyser les gens, et essayer de les comprendre, de saisir ce qui les définit et ce qui les régit : leur psyché, donc. « Pis faut dire, je ne me comprends pas moi même, donc c’est d’autant plus intéressant.». Il a un sourire.

Benjamin est ce genre d’étudiant nonchalant qui ne s’inquiète ni pour ses études ni pour son avenir ; en apparence tout du moins. Plus tard, il se verrait bien journaliste, mais pas dans le domaine de la politique ou de l’actualité, ça ne l’intéresse pas. La vraie passion de Benjamin, c’est la musique : il me parle de Nova, des inrocks, de Pascal Nègre. Monter une revue spécialisée, un label, ou même être animateur radio, tout ça le botterait bien. Il est lui même musicien, mais il joue mal, et ne compose pas non plus : c’est trop intime, Benjamin n’a pas envie de s’exposer. Du coup, il est plus doué avec un stylo qu’avec une guitare entre les mains, il « aligne des mots », comme il dit. Il a un blog, où il parle de télévision, de jeux vidéos, de séries, de mangas, de musique, sans vraiment se fixer, juste histoire de se faire plaisir. « Avoir des commentaires, et réaliser que je progresse au fil des articles, ben ça fait plutôt du bien à mon égo », avoue-t-il joyeusement.

Benjamin et moi discutons pendant presque deux heures. Il répond à mes questions d’un ton posé et calme, tant et si bien que je finis par avoir l’impression d’interroger une célébrité rodée à l’exercice. « Je suis de caractère stressé, habituellement, mais là ça va ! ». Benjamin n’est pas vraiment du genre solitaire, ou tout du moins il ne le ressent pas en tant que tel. Au collège il était assez sale gosse, s’entendait donc avec les autres sales gosses, et ça lui allait, ça lui va toujours d’ailleurs. Benjamin regarde sa main, dont les doigts se baissent à chaque fois qu’il égrène un nouveau prénom: « Au final, je dois avoir … six très bons amis ? En fait je suis pas un mec très drôle, c’est pour ça. J’veux dire, je suis pas autant sur internet pour rien». Je hausse les sourcils. Benjamin me décrit alors les heures qu’il passe sur l’ordinateur, pour nourrir son blog ou simplement ne rien faire de spécialement productif. Il y a rencontré quelques personnes sympathiques, d’autres moins, qui avaient tous pour point commun de passer beaucoup de temps devant leur ordinateur, beaucoup trop : «nous avons tous un petit problème, une connerie à cacher, des choses que l’on cherche à extérioriser devant nos écrans. Je trouve ça intéressant. ».

Benjamin me parle ensuite de sa petite amie, qu’il a justement rencontré via un forum internet. Il répond à mes questions sur elle en prenant de longues pauses, réfléchissant à ses réponses. Je m’étonne de tant de précautions. Il rit finalement, m’avouant qu’il est un garçon particulièrement compliqué en amour : quelqu’un de très angoissé, trop réfléchi, avec une forte tendance à se mettre dans des sales draps. Benjamin se balance un peu sur le banc, fixant le ciel gris avec une expression étrange. « Je ne sais pas ce que je veux, en fait. Et parfois … Ben ça foire. Très fort. ». Le sourire se tord en un rictus.

Au dessus de Benjamin et moi commencent à se former de lourds nuages menaçants ; ça sent la pluie, la nuit. Pour terminer notre entretien, je lui demande finalement s’il se décrirait comme un garçon heureux. Benjamin me regarde avec un peu d’incompréhension, se frotte la barbe, fait une longue pause. « Ben, ça dépend quand même de quelle référence tu prends, hein. Je serais pas du genre à te dire que ma vie est super, je ne suis pas vraiment du genre enthousiaste. Disons que je suis pas comblé, mais il y a eu largement pire dans ma vie ». Une nouvelle pause. Benjamin se tourne vers moi. « Et pour toi, d’ailleurs, ça veut dire quoi être heureux ? ». Cela sonne comme une douce revanche pour ma question un peu bête, à laquelle je suis bien incapable de répondre moi-même. Il pointe son long doigt vers moi et sourit encore, en plissant les yeux. Des gouttes de pluie tombent sur notre petit banc. « De toutes façons, conclut-il, on peut toujours accéder à mieux, à plus haut. Donc je suis pas à plaindre ! »

Benjamin rit. L’averse commence alors.

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