Quand je lui ai demandé si elle voulait bien me faire l’honneur d’être le sujet de mon premier article de blog, Cléo a eut un petit sourire crispé. Les fossettes des joues se sont creusées, son visage a rosi. Je ne me suis pas vraiment inquiétée ; je connais Cléo depuis quelques temps déjà, j’ai appris à reconnaître ses mimiques. Et en effet, quand je lui demande par acquis de bonne conscience si ma proposition l’a vexé, elle me répond en secouant la tête que non, bien sûr que non. Juste, c’est beaucoup de pression sur les épaules, tu comprends ?

Je ne comprends pas vraiment. Néanmoins, j’étais juste contente que Cléo ait accepté, alors j’ai souri aussi. Ce n’était pas évident pourtant, de dire à une amie que je la considère comme de ceux là, ceux que j’appelle les belles personnes – terme assez élogieux si l’on ignore que je l’utilise en vérité pour désigner des gens un peu étranges -. Mais elle me connait assez pour savoir que j’éprouve beaucoup de tendresse pour ce genre de personnes ; pour elle, en particulier.

Cléo est quelqu’un d’un peu étrange, donc. Le genre de fille dont on dit qu’elle serait très jolie si elle prenait soin d’elle. C’est une chose assez bête à dire, pour bien des raisons. Certes, Cléo ne brille pas par son style vestimentaire ; mais elle a ce quelque chose en elle, cette douce timidité et ces quelques complexes que l’on devine et qu’elle porte en bandoulière, ces petites choses qui font d’elles une jeune femme définitivement adorable. Lorsque je lui parle, Cléo sourit un peu et fait beaucoup la moue ; elle rougit encore plus, au grès de ses émotions et de ses idées. Parfois, elle a le regard dans le vague. Elle me parle de ses projets d’avenir ; ou plutôt, du flou que constituent pour le moment ses ambitions. Elle se serait bien vu écrivaine, ou artiste en général : «mais tu comprends, je suis pas assez douée pour ça ». Je ne comprends toujours pas.

En attendant, si il y a bien une chose pour laquelle Cléo est douée, ce sont les études. Cléo travaille beaucoup, à la bibliothèque, chez elle, dans le métro. Elle a constamment cet air fatigué et vaguement contrarié typique des personnes réfléchissant beaucoup, trop peut être. Une légère angoisse habite tout son être, de ses grands yeux pâles à ses paroles vaguement méprisantes pour tout ce qu’elle entreprend. Tu crois que je vais la réussir, cette dissert ? Et ce professeur, tu crois pas que je l’embête à lui demander conseil ? Moi je pense que si, ça ne va pas ce que j’ai fait, ça ne va jamais.

Il arrive parfois à Cléo de lever la tête de ses livres, et d’observer en silence la foule d’étudiants de son université : les filles aux hauts talons et à la grâce sans égale, les garçons aux polos de marque et aux sourires charmeurs. Elle pense qu’elle ne sera jamais populaire ; quelques rares fois, elle me le confie même, d’une voix à la fois un peu gênée. Résignée, aussi.

Un jour, Cléo m’a parlé de son expérience du collège, à demi-mots, l’air plus grave que d’habitude. C’était pas vraiment drôle, tu sais, j’étais un peu l’intellotte, beaucoup même, et ils étaient pas sympa avec moi. Pour être populaire, pour être normal il fallait écouter du rap, mais moi j’aimais pas ça, moi je dessinais, je lisais et je bossais. J’ai un peu raté mon adolescence je suppose, tu comprends ?

Cette fois, je comprends.

Un sourire timide et des joues roses. Cléo joue avec une mèche de cheveux à l’aide de ses longs doigts. Elle me regarde, et je me dis que j’ai vraiment envie d’écrire mon portrait sur elle. Tant pis si je la connais un peu trop pour être objective, et si je n’ai pas respecté mon idée de m’entretenir avec elle spécialement pour cette occasion. Je vais finir ce texte et en écrire plein d’autres, sur ces personnes un peu étranges mais belles, des gens comme elle, et leur consacrer un petit bout d’internet. Je vais lui montrer qu’il n’y a pas de honte à être différent ; et que cette petite collégienne solitaire qui se cache derrière ses romans n’est pas seule.

Que nous ne sommes pas seules.

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